Un résumé détaillé du livre de Yakov M. Rabkin pour bien comprendre ce que le Sionisme a fait du
Judaïsme et des Juifs...
Torah, sionisme et anti-sionisme
par Osée Kamga
B.A., M.A., Ph.D. (UQAM), professeur en communication à l'Université de Sudbury, Ontario, Canada, membre de
Tolerance.ca®
Comment prend forme l'idée d'un État juif en Palestine? Qu'est-ce qui nourrit le nationalisme juif? Comment
procèdent les sionistes? Yakov M. Rabkin fait le tour de ces questions dans son ouvrage Au nom de la
Torah Une histoire de l'opposition juive au sionisme (PUL, 2004), mais il ne s'arrête pas là. Comme le
sous-titre de son ouvrage l'indique, il s'agit surtout de retracer l'opposition juive au sionisme, laquelle se légitime par la Torah.
Un nationalisme sur fond de frustration
Rabkin met largement en
évidence le rôle joué par les Juifs de Russie dans l'avènement de l'État d'Israël et la Russie
apparaît d'ailleurs comme le berceau du nationalisme juif. Ce qui nourrit ce
nationalisme c'est, plus que tout autre chose, le sentiment de frustration. On est au tournant
du XXe siècle. Hautement sécularisés, les Juifs qui tentent leur intégration dans la société russe ressentent pourtant un certain rejet. Ils sont installés en Russie depuis des générations,
ont adopté le mode de vie russe et leur pensée s'est largement sécularisée. Pourtant, ils sont encore considérés comme des citoyens de second rang, malgré quelques progrès significatifs sur le
plan sociopolitique.
Puis il y aura les pogroms qui, couplés à l'affaire Dreyfus en France, viendront saper les espoirs d'intégration et désillusionner les plus optimistes. Rabkin écrit : « Aux origines du sionisme se trouve le sentiment
de honte, de dignité insultée. » Autrement dit, ce n'est pas la peur de la persécution ou la douleur des souffrances, mais bien un orgueil blessé, le constat de l'impossibilité de devenir un Européen à part entière, qui éveille l'élan nationaliste
juif.
La colère envers le système qui les rejette ainsi attise dans des cercles juifs une fierté
réactionnaire : « Le motif de l'orgueil y fait son apparition dans un sens nouveau. […] Le romantisme héroïque, en rupture avec la tradition juive, s'installe dans ces nouveaux milieux juifs. » Un romantisme
héroïque qui donne naissance au terrorisme politique à l'œuvre
dès les premières heures du mouvement sioniste.
En fait, à en croire Rabkin, l'intolérance et le terrorisme sont constitutifs du
mouvement sioniste, parce que « les sionistes considèrent illégitime
toute opposition à leur projet politique. Ils peuvent tolérer tant bien que mal des dissensions tactiques au sein du mouvement
mais pas une opposition de principe au projet sioniste. Cette intolérance légitime la violence. »
C'est dans cette optique que prend place « le premier assassinat politique en
terre d'Israël », soit le meurtre de Jacob Israël De Haan, activiste politique, indigné contre la tournure violente qu'empruntait le mouvement sioniste. Cet assassinat prive alors le
mouvement anti-sioniste juif de son porte-flambeau le plus redoutable, puisque De Haan avait des relations
influentes sur le plan international et entendait mettre sur pied une organisation capable de faire contre-poids au mouvement sioniste encore
embryonnaire.
L'usage de la violence deviendra la règle dans le mouvement sioniste, et le recours aux actes terroristes se fera systématique dans ses
organisations armées, soudées « par la conviction qu'il faut inculquer la peur, terroriser l'adversaire pour que triomphe le projet national. » Comme dirait Machiavel, « il est beaucoup plus sûr de se faire craindre ». Rabkin de souligner que
« c'est, ironiquement, cette même approche qu'adoptent avec le temps les terroristes palestiniens. »
Dans son analyse, Rabkin évoque le machiavélisme du mouvement
sioniste qui doit être à la mesure de l'ambition pour parvenir au succès du projet. Il faut rappeler le caractère singulier de l'objectif qu'est la création de l'État d'Israël : sa réalisation a besoin d'une terre, d'une population et d'une identité. Le choix de la Palestine est tout indiqué, puisqu'il
s'agit de terres ancestrales sur lesquelles, par ailleurs, vivent de très
anciennes communautés juives, bien que numériquement insignifiantes.
Le peuplement, quant à lui, doit se faire par la colonisation. Les Juifs,
dispersés dans le monde depuis la destruction du second Temple et la déportation romaine en l'an 70, constituent le creuset où doit
puiser le sionisme dans la perspective de l'État envisagé. Le problème : deux mille ans d'isolement n'auraient su garder
l'homogénéité identitaire.
Autrement dit, la diaspora est idéologiquement et culturellement fragmentée. La langue des ancêtres, l'hébreu
en l'occurrence, va pratiquement disparaître pour n'être désormais pratiquée que dans des cercles érudits, par des rabbins versés dans l'interprétation et l'enseignement de la Torah.
Les défis qui attendent le mouvement nationaliste se résument ainsi : « 1) transformer l'identité transnationale juive centrée sur la Torah en une identité nationale à l'instar d'autres nations
européennes; 2) développer une nouvelle langue vernaculaire, soit une langue
nationale, fondée sur l'hébreu biblique et rabbinique; 3) déplacer les Juifs de leurs pays d'origine vers la Palestine; et 4) établir un contrôle politique et économique sur la Palestine. »
Ce qui est frappant, c'est de voir jusqu'où, du moins selon certains intellectuels juifs, les sionistes pouvaient aller aussi bien pour favoriser la colonisation que pour créer une identité nationale. On a déjà
souligné le terrorisme dirigé contre les Juifs considérés comme « traîtres ». Il faut y ajouter l'agression envers les Palestiniens qu'il fallait alors éliminer, soit « ouvertement » par la force, soit
« sous les voiles d'une rhétorique mensongère », notamment en créant chez le colon un sentiment d'insécurité, en construisant une identité juive basée sur la menace arabe.
La Shoah
Outre cette réalité, Rabkin affirme que plusieurs autorités rabbiniques font porter la responsabilité de la Shoah aux
sionistes. C'est que, dans les années 1930, nombre d'organisations juives
liées au sionisme se seraient ouvertement mobilisées contre les politiques
discriminatoires en Allemagne nazie, se servant des journaux ou de la force du boycott pour exprimer leur mécontentement. Toutefois, nombre d'autorités rabbiniques pensent que loin d'apaiser le régime de Hitler, cette « mobilisation anti-allemande dont les
Juifs constituent clairement l'avant-garde » va « [provoquer] la rage du
dictateur. » Mais il y a pire : les sionistes auraient compris très
intuitivement que l'image de victime servirait leur cause. Ils auraient alors saboté, à dessein, les efforts de sauvetage des Juifs un peu partout en Europe.
Selon des sources retracées par Rabkin, les sionistes espéraient un grand nombre de victimes afin d'avoir le droit
« d'exiger un État. » L'esprit de l'holocauste était ainsi récupéré
à des fins séculières. Il faut rappeler que les sacrifices prescrits par la
Torah étaient des sacrifices propitiatoires. Et le fidèle, en s'y soumettant, reconnaissait qu'il
était pécheur. Cependant, le sacrifice consenti par la pensée sioniste servait, non pas à expier les fautes telle que le veut la tradition juive, mais plutôt à légitimer la revendication d'un
État. On attribue à Ben Gourion lui-même les propos suivants : « Si je savais
qu'on pouvait sauver tous les enfants juifs en les faisant passer en Angleterre, mais la moitié seulement en les transférant en
Palestine, je choisirais cette deuxième option, parce que ce qui est en cause n'est pas seulement le sort de ces enfants, mais également le destin
historique du peuple juif. »
Après la catastrophe, les sionistes, selon Rabkin, mettront à profit l'argument de
victimes pour justifier aux yeux de la communauté internationale la nécessité
d'un État juif, seul lieu, dans leur perspective, où les juifs se sentiraient en sécurité. « Tous les
critiques accusent les leaders sionistes de s'être souciés d'un futur État plutôt que du sort que subissaient les juifs
dans les camps d'extermination. », écrit-il. Aujourd'hui encore, la Shoah
demeurerait un précieux outil de manipulation pour les dirigeants politiques d'Israël, puisqu'elle servirait à « étouffer [les] critiques et à
générer une sympathie pour l'État, présenté comme l'héritier collectif de six
millions de victimes. »
Une autre manœuvre troublante du mouvement nationaliste se jouerait autour de la langue. On le
sait, la langue constitue un des éléments cruciaux qui fondent l'identité collective. Bien que les colons, majoritairement d'Europe centrale et orientale s'expriment en
yiddish, les leaders sionistes ont décidé de faire de l'hébreu la langue officielle du nouvelle du futur État, question de « fonder une continuité » historique.
Le pari de « prendre la langue des rabbins et d'autres intellectuels afin de l'adapter à l'usage en société » réussira; mais à quel prix ? s'interroge l'auteur. Les sionistes, soutient-il, s'inspirent des modèles de rééducation en vigueur dans le système soviétique, en s'attaquant à l'intégrité identitaire des immigrants
pieux. Les enfants sont arrachés à leurs parents et placés dans des camps
isolés où l'on entreprend de les laïciser pour en faire de « vrais
Israéliens ». Rabkin rapporte la description des camps telle que faite par un parlementaire israélien : « Je ne puis employer
d'autres termes pour décrire la situation dans ces camps que ceux de contrainte spirituelle et d'inquisition contre la religion
juive. Je ne vois rien d'autre dans ce qui est fait dans ces camps qu'un
meurtre culturel et religieux des tribus d'Israël. »
D'une manière étonnante, ces modèles psychologiques et culturels de contrôle
social rappellent les totalitarismes aussi bien soviétique qu'allemand. De plus, pour prolonger indéfiniment leur prétendue rééducation, Rabkin soutient que les autorités israéliennes n'hésiteront pas, à l'occasion, de prétendre que les enfants sont morts, subterfuge que les parents découvriront seulement des années plus
tard. La véritable raison de cette rééducation, c'est, plus que l'apprentissage de la langue, l'inculcation chez le jeune immigrant d'une idéologie
nouvelle, d'une personnalité nouvelle. Ce qui fait dire à Rabkin
que la victoire de l'hébreu sur le yiddish n'est pas une victoire d'une
langue, mais plutôt d'une idéologie qui refuse l'exil et songe à créer « un nouvel homme hébreu. »
Sionisme, anti-sionisme et Torah
Pour Rabkin, le sionisme s'inspire des nationalismes ambiants en Europe et de
l'International bolchevique, il se nourrit de frustration et veut se légitimer par la pensée messianique. C'est ici que le bât blesse : récuser la tradition et le passé tout en les évoquant comme base de
légitimation.
C'est que, d'une part, le mouvement sioniste est séculier et sa méthode, c'est la
force. Ben Gourion est persuadé que l'usage
de la force est la seule méthode possible pour la création de l'État : « nous devons aller de l'avant, conscient de notre situation
politique, conscient des relations de pouvoir, de la force de notre peuple ici et à l'étranger. » Le soutien qu'il espère à l'intérieur comme à l'extérieur de la Palestine est politique et militaire et
non spirituel.
D'autre part, les sionistes tentent de s'accréditer par les références exégétiques
judaïques. En l'occurrence, l'écrivain Jabotinsky, récupère la figure héroïque
du Samson de la Bible et de sa victoire sur les Philistins,
pour fonder une philosophie politique reposant sur la force. Qui plus est, la pensée messianique du rassemblement des juifs à Sion, entendez
Jérusalem, est souvent mise de l'avant. Autrement dit, ce dont les antisionistes attendent la réalisation par l'avènement du
Messie, les sionistes, eux, l'accomplissent par la puissance politico-militaire. En quelque sorte, ceux-ci ont « levé l'idole du nationalisme […] dans le palais de Dieu. »
L'argument anti-sioniste c'est donc la tradition judaïque articulée autour de la Torah. Pour les anti-sionistes, ce
que leur lègue Dieu à travers Moïse, c'est la Torah et non la terre. Dans cette perspective, l'État apparaît plutôt contingent, puisque « la vie du peuple juif transcende le cadre
étatique. »
Sur divers plans, le sionisme tranche aussi bien avec la tradition talmudique qu'avec les préceptes de la Torah.
Contrairement à l'entreprise sioniste, la tradition judaïque fait l'éloge de la paix et de la cohabitation pacifique. Puisque l'exil est pour elle la conséquence des transgressions faites à la Loi,
la contrition et le retour à Dieu constituent alors la condition absolue de la restauration promise. Tandis que la
tradition judaïque prêche la commisération, la pensée étatique la dénie. Rabkin note que « les survivants arrivés en Israël après la Shoah y rencontraient du dédain, voire
de l'hostilité. » Tandis que les sionistes voient dans la Shoah le résultat d'une faiblesse militaire,
leurs adversaires y perçoivent les termes d'une punition divine. Même tragédie donc, mais qui donne lieu à deux lectures fort
différentes dans les rangs juifs.
Un texte éclairant, mais quelque peu biaisé
Si le sionisme est un mouvement bien connu, l'anti-sionisme
qui l'accompagne dès ses débuts, l'est moins. Et pour cause, l'ostracisme systématique dont ont été frappés les antisionistes juifs, ces
derniers étant bien souvent taxés d'anti-sémitisme. Rabkin note que « dans la diaspora, le consensus actuel rend toute remise en question du sionisme suspecte. » Il
estime que le débat entourant la création et l'existence même d'Israël a longtemps souffert d'une amputation, tronqué d'un volet essentiel à sa saine évolution. Pour lui, il est temps de faire place ouvertement à l'argument des antisionistes,
de lever cette censure à peine tacite qu'il subit dès l'aube du mouvement sioniste,
c'est-à-dire depuis l'assassinat de De Haan.
L'ouvrage de Rabkin est éclairant. On y ressent une juste précaution terminologique où l'auteur replace chacun des concepts clés dans un
contexte de signification. On peut clairement discerner qu'être Israélien et être Juif ne sont pas synonymes, que le concept d'Israélite est spécifique à une époque en France et désigne le Juif qui garde allégeance au judaïsme, que
la notion de peuple d'Israël ne saurait se détacher de sa dimension messianique. On apprend, par ailleurs, qu'antisémitisme et sionisme, au tournant du XXè siècle en
Europe sont « conceptuellement compatibles », puisque les antisémites d'alors, soucieux de se débarrasser du Juif, se
montraient largement favorables au sionisme. On y découvre par dessus tout, non sans intérêt, le caractère tranchant du discours
antisioniste.
Un ouvrage historiquement instructif donc. Cependant, on ne peut s'empêcher d'en interroger l'objectivité.
Il faut le souligner : Rabkin mentionne que même les fouilles archéologiques en terre d'Israël ont été idéologiquement orientées pour
servir la cause nationaliste. S'il est possible de manipuler une science réputée dure, il le sera certainement davantage pour la science historique qui repose, dans une large mesure sur
l'interprétation.
On remarque dans l'ouvrage de Rabkin une forte propension à la documentation antisioniste. Les personnages interviewés sortent souvent des
mouvements antisionistes; les documents consultés, notamment ceux qui servent à accréditer l'exploitation de la Shoah par les
sionistes, sont repérés dans les cercles antisionistes.
Bien entendu, il ne s'agit pas ici d'en tirer des conclusions hâtives. Il faut toutefois le souligner : dès le choix des sources
documentaires peut se glisser le geste idéologique. Pour le reste, la question juive, comme l'appelait Marx, trouve ici le moyen de s'actualiser, avec grande sincérité et beaucoup
d'élégance.
Yakov M. Rabkin, Au nom de la
Torah. Une histoire de l'opposition juive au sionisme, PUL, 2004, 274p.
Yakov M. Rabkin est professeur au département d'histoire de l'Université de Montréal. Parmi ses publications, on retrouve Diffusion of New Technologies in Post-Communist World. Dodrecht:
Kluwer, 1997. Il est aussi co-éditeur avec I. Robinson de Interaction of Scientific and Jewish Cultures
in Modern Times. New York: Edwin Mellen Press, 1995.
http://www.tolerance.ca/Article.aspx?ID=82&L=fr
Posté par Adriana Evangelizt